L’ESPRIT DU DÉBUTANT

L’ESPRIT DU DÉBUTANT

Après un virage serré entre les cumulus qui s’effilochent au sommet des pins himalayens, le petit twin-otter de Yeti Airlines se pose en cahotant sur la piste de Phaplu. Il est 15h30, ce qui est tard pour ce dernier vol himalayen. A peine le temps pour la quinzaine de passagers de sauter à terre que les moteurs ronronnent déjà car le pilote est pressé de redécoller avant que les gros nuages de chaleur qui montent des terrasses ne bouchent définitivement la passe.

Sur ce chemin à trois jours de marche de la région de l’Everest, peu ou pas de touristes. On croise parfois une volée d’écoliers en goguette ou un groupe de porteurs aux charges insensées, bouteilles de bières ou poulets vivants qu’ils charrient en couches superposées, vertigineuses, surmontées tout en haut, si haut, par une petite radio et leurs précieuses tongs car ils préfèrent marcher pieds nus pour mieux sentir les aspérités du sentier.

Dès que le twin-otter a sauté derrière la colline, il emporte dans son sillage et le passé et l’agitation du monde. Le silence s’établit et avec lui le choc du présent. On se sent soudain comme envahi par une légère ébriété, une exaltation qui est retour à soi-même. Dans l’air sec qui sent bon la fumée de genévrier, comme le peintre devant la feuille blanche, naît un esprit neuf, vide et, dès lors, ouvert à tous les possibles.

Etonnante conjonction entre beauté, magie et mystère, instants comme en dehors du temps où l’on ressent soudain le bonheur d’une fugitive éternité. Ce sentiment qui est à l’opposé de l’esprit de l’expert, apparaît lorsqu’on s’abandonne à ce qui est. Tous les sens en éveil, on se laisse alors imprégner par l’insoutenable beauté du monde. Le voyage devient alors un chemin vers la découverte qu’il n’y a pas de retour mais un éternel présent : chaque pas, chaque instant, chaque rencontre est appréhendée avec un esprit ouvert et neuf, l’esprit du débutant.

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